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 La chemise de Cézanne

Jamais, comme à ce moment-là, Matisse le soleilleux n’aura si goulûment exhalé des extases de volupté, jeté, étalé sur ses toiles avec autant d’allégria des couleurs si franchement crues, nues ; tant de bonheur gobé à pleine grappe. C’est alors qu’entre deux séances de travail, il écrit à Gertrude Stein : « La Peinture est une chose bien dicile pour moi. Il y a toujours cette lutte. Est-ce naturel ?  Oui mais pourquoi avoir tant de mal?... »

Cette peinture qui nous exalte, soudain, au-dessus de nous-mêmes, comment pourrions- nous imaginer les tourments de sa conception ? Qu’à son créateur, elle ait donné « tant de mal » ? Fait «tant de mal » ? Ici, bien plus encore que pour la parole, se vérifient ces mots que Bernanos prête au curé de Torcy, dans « Le Journal d’un curé de campagne » : « Quand Dieu tire de moi, par hasard, une parole utile aux autres, je la juge au mal qu’elle me fait. » Devant une oeuvre sincère, nous tous à qui elle est destinée, par qui elle atteint sa destinée vitale, nous ne connaîtrons rien, même pas un soupçon, de la lutte secrète qui l’a engendrée. Là où il va, l’artiste est seul avec tout son monde à lui. Explorateur têtu, puisatier qui s’exténue à vouloir forer jusqu’au fond de soi et des choses. Mais on ne peut jamais. Une lutte, oui, et c’est naturel, comme dit Matisse (pas de malédiction, là-dedans). Lutter contre qui, sinon contre lui-même, contre les redites et les facilités, pour ne se plier jamais à la vision d’autrui (« Les bourgeois d’Amsterdam ne savaient pas que le dimanche de Rembrandt n’était pas le leur », comme dit Malraux), pour rejeter peu à peu tout ce qu’il n’est pas, pour n’exprimer finalement que ce qui n’appartient qu’à lui. Il ne peut se donner à nous que dans sa vérité. Et sinon, il ne serait qu’un de ces « badigeonneurs de men­songe », que maudit le livre de Job. C’est un nomade. Jamais assis sur ce qu’il a trouvé. Lorsque Van Gogh confie à Théo : « je veux peindre une toile de jaune et de vert », c’est un désir, il ne sait pas ce qu’il va chercher, jusqu’où il devra chercher. Encore moins ce qu’il va trouver. Vite ou dicilement. Cézanne, non plus, quand il entreprend le portrait de Vollard. Après cent quinze séances, il l’abandonne et déclare : « Je ne suis pas mécontent du devant de la chemise. » Une si longue lutte pour dire, enfin, quelque chose de la vérité de Cézanne dans cette sorte de blanc singulier du devant de la chemise. Je pense à ce qu’écrivait Grégoire de Nysse à propos d’Abraham nomadisant au long de l’Euphrate : « C’est précisément parce qu’il parlait vers un pays inconnu qu’il savait qu’il était sur la bonne route. » C’est le trait le plus flagrant d’un vrai créateur (et qui m’a frappé depuis des années, chez Bruno Macé) d’être sans trêve poussé en avant, jusqu’aux extrémités du déséquilibre, jusqu’aux glaces du silence. A peine a-t-il lâché sa toile, qu’il espère : la prochaine sera meilleure. Demain, peut-être, ma grande oeuvre. Sinon, il s’arrêterait. C’est Titien et Michel-Ange, tous deux à près de quatre-vingt­dix ans, encore acharnés l’un à peindre, l’autre à sculpter une dernière Pietà. C’est Renoir, les pinceaux attachés par des bandelettes à ses mains douloureusement tordues par l’arthrite qui n’en finit pas de chercher, avec ses paysages et ses filles fruitées, les accords de couleurs les plus frémissants et pulpeux. « Veilleur, où en est la nuit? » Comme ces contemplatifs retirés du monde et qui s’y veulent par l’oraison, passionnément présents, consacrés à maintenir une lumière sur la terre, l’artiste-créateur, médiateur, intercesseur, dissipe les ténèbres. Par ce qu’il a puisé au plus lointain de ses profondeurs, il savoure ce que le monde contient de beauté. Et l’Humanité, de grandeur. Quand, dans sa solitude, il nous fait le don de soi, il nous fait le don de nous-même à nous-mêmes. Il jette de la lumière sur notre propre mystère, le mal et le bien, la peur, la haine, ce qu’on soure, ce qu’on désire, ce qu’on aime ; toutes ces révélations qui font l’homme debout. Toute oeuvre d’art suspend le temps, notre fatalité. Elle élargit ma liberté intérieure, donne l’envole aux oiseaux que je tenais en cage. S’il est vrai que Dieu est la profondeur de nous-mêmes, l’artiste est le révélateur de ma divinité.   

  Francis MAYOR Paris 1992 Directeur de la rédaction de Télérama